Interview by Versus
Réponses complexes à des questions complexes
Nous sommes des anarchistes convaincus. Mais de lanarchie venant de
lEspagne de 1936. Pas diroquoise verte ou de symboles punko-commerciaux
pour nous, mais de lauto-gestion et une synergie daction. »
Les choses sont claires, LEnfance Rouge va droit au but. Enfin pas toujours
En trois ans, le combo franco-italien a enregistré puis jeté-
quatre albums entiers, avant dobtenir le résultat espéré.
Krko-Valencia est ainsi disponible depuis le premier octobre dernier
sur Wallace Records, lun des plus mportants labels indépendants
transalpins, ainsi que sur T-Rec, le nouvel label parisien. Digne successeur
de Rostock-Namur (téléchargé 11.300 fois depuis leur
site www.enfancerouge.org), ce nouvel opus développe un rock-noise
avant-gardiste inspiré par Keiji Haino, Wadih el Safi, la musique classique
contemporaine et les chansons de la guerre civile espagnole. A la force de
prestations scéniques débridées à travers toute
lEurope depuis des années, François R. Cambuzat (voix
& guitares), Chiara Locardi (basse & voix) et Jacopo Andreini (batterie)
ont conquis les plus exigeants amateurs de musique contemporaine et de rock
aventureux. Rencontre.
Vous êtes-vous rencontrés en Italie?
Oui, mais non nétions pas de la même vile. Cest
une histoire bizarre (rires).
Jacopo: Lui il allait à Saïgon
Cest assez compliqué.
LItalie est très « punk », avec tous ces squats
par lesquels passent beaucoup de groupes français en tournée.
Etes-vous liés à un réseau, à quelque chose de
cet ordre
?
François: Bien sûr. Le réseau des squats était
très fort dans les années 80/90. Maintenant beaucoup moins.
J: Il y avait au moins 150 squats, plus les bars, les salles de concert
Chiara: Cest ce qui a permis à la musique indépendante
de circuler. Avant il ny avait pas cette ouverture musicale et ce sont
les squats qui lui ont permis dêtre diffusée. Je pense
que maintenant cest un peu plus difficile, ça manque parfois
dunité, et cest parfois difficile de survivre en Italie.
Mais les squats ont joué un rôle central. On les connaît
tous bien sûr, on a joué partout en Italie
J: Sachant quen Italie, il ny a pas de subventions, pas daides,
rien du tout.
F: Pas de sécurité sociale, le mot « chômage »
et surtout « indemnités chômage » ou « RMI
» nexistent pas
J: Donc si tu veux jouer, de tourner, il faut assumer. Cest lautogestion,
de ta vie, chaque jour. Si tu as envie de le faire, tu le fais.
Il faut davantage se battre que dans des pays comme la France par exemple
?
C: Oui par rapport à a France, mais par rapport à la Palestine
beaucoup moins
F: Ce nest sûrement pas facile en France non plus, mais il est
vrai que cest beaucoup plus dur en Italie.
On ma donné une traduction de linscription figurant
sur votre T-Shirt. Est-ce vraiment « je ne suis pas américain
» ?
C: Cest écrit en arabe, évidemment. On y tient beaucoup.
Nous sommes horrifiés de la façon dont les américains
sont obligés de faire la guerre pour conserver leur budget militaire,
leur économie ainsi que leur suprématie. Ils trouvent à
chaque fois des excuses pour attaquer, assassinant des populations entières,
nayant aucun respect pour une civilisation autre que la leur. Je trouve
que cela passe par la perte totale de dignité. Et donc ce message doit
passer au-delà des mensonges que lon peut entendre partout, chaque
jour, en ce qui concerne le terrorisme islamique. Quand on sait que ce terrorisme
a été totalement inventé et financé par les Etats-Unis
du temps de la guerre froide. Et ce message nest pas facile à
faire passer partout, nous sommes ridiculement petit devant la force médiatique
des Etats-Unis dAmérique, par ailleurs le seul pays condamné
par le Tribunal International de la Haye pour « actes de terrorisme
» au Nicaragua
Donc pour nous, écrire « je ne suis
pas américain » en arabe, cest une manière de se
solidariser avec la moitié du monde, ou presque, qui a été
condamnée à vivre misérablement par la colonisation européenne
dabord, et maintenant par la superpuissance américaine. Cest
devenu pour les américains une manière de vivre. Cest
désormais leur façon de régler leur budget, leur politique
intérieure. Du coup il nont plus dautre solution, ils sont
condamnés à continuer de la sorte, et les gens, même en
Europe, commencent à accepter cela comme un fait établi. Nous
refusons cet axiome.
Avez-vous des retours par rapport à ce discours, ou êtes-vous
juste tous les trois à « porter » ce message ?
F: Nous sommes tous les trois très philo-musulman, depuis des années,
bien avant les invasions de lAfghanistan et de lIrak. Cela ne
sentend pas, mais la musique orientale est une musique que lon
aime beaucoup, peut-être même notre préférée.
Le groupe déménage souvent. Nous avons vécu en Tunisie,
à Londres, Berlin, New York, Amsterdam
et nous avons lié
beaucoup damitiés. Mais nous ne faisons pas de la politique un
« fond de commerce ».Nous sommes anarchistes, cela ne regarde
que nous, dans la vie de tous les jours.
Votre définition de lanarchisme ?
Cest tout sauf être individuel, lanarchisme. Cest
vivre ensemble. Vivre sur des bases, des sortes de contrats que tu passes
avec les gens. Lanarchisme, ce nest pas le bordel, cest
exactement le contraire. Cénormément dorganisation,
cest un travail énorme et quotidien.
C: Cest avoir de la méthode chaque jour pour mener sa propre
vie et chaque jour le faire consciemment. Cest un travail en soi, sur
soi.
Ne pas subir
J: Cest rechercher des réponses complexes à des questions
complexes. La politique de la partitocratie, cela existe depuis toujours,
cela nous assène des réponses absolues. « Cest comme
ça », « Voilà, le problème je vais le résoudre
de cette façon », point. Il y a un problème mondial de
travail, dargent, de sécurité sociale, et le système
politique de la droite cest « ok on casse tout », tandis
que le système de la gauche cest « on casse tout et ça
va marcher ». Je simplifie, bien sûr. Et ce nest pas comme
cela, cest beaucoup lus compliqué. Sinterroger et trouver
des réponses aux questions de la société dans laquelle
on vit, cest compliqué, intéressant et humain.
Du coup, au niveau personnel
C: Il y a chaque jour des compromis à faire. Il faut dabord
appliquer le boycottage le plus possible, ensuite trouver les réseaux
qui peuvent collectivement agir dans certaines situations, en contre-information.
Il y a évidemment une frustration énorme qui naît de tout
cela, cest difficile de gérer « luniversel »
(rires). Mais cest au moins un but éthique.
Pour en revenir à la musique, cela faisait longtemps que je navais
pas vu de batteur utilisant autant les silences dans son jeu, les pauses.
Cela fait très « jazz ». Quel parcours musical as-tu suivi
?
J: Jécoute un peu de tout. Je suis né batteur de punk-rock
et puis jai écouté du jazz, du free-jazz, du math-rock,
jécoute de la musique ! Mais cest un travail que
lon fait ensemble.
Ca donne un jeu très libre, en dehors de structures un peu trop «
simples ».
F: On fait ce que lon peut pour que cela vous gêne ! (Rires) Ce
que nous aimons beaucoup dans la musique cest justement de nouveau un
côté
un côté assez africain. On adore cela,
la transe. Tu rentres sur scène, et
et tu te perds, en fait.
Tu es enveloppé, tu es une autre personne. Sinon, cela na aucun
intérêt.
J: Tout en sachant très bien ce que tu es en train de faire. Cest
la différence entre improviser et jouer nimporte quoi. Nous arrivons
à improviser dans nos structures, parce que nous avons assez bien compris
qui nous sommes, chacun avec son instrument et par rapport aux autres. Nous
pouvons donc risquer dexprimer autre chose à certains moment.
Vous finissez vos concerts par la reprise de « Aux sombres héros
de lamer » de Noir Désir
F: Cest un clin dil. Pour nous deux, un peu moins pour
Jacopo, Noir Désir a été un groupe important, et jaime
beaucoup les textes de Bertrand. Leur musique nest peut-être plus
vraiment notre tasse de thé, mais nous restons attaché à
eux.
Vous utilisez plusieurs langues dans vos chansons
F: Arabe, français, italien. Allemand, anglais. Pidgin et nord-guinéen.
Est-ce que vos tournées dépendent du lieu où vous
vivez, comme vous me disiez précédemment vous être déplacés
pour vivre à différents endroits, dans différents pays
?
F: Pour le moment nous sommes plus basés en Europe. Nous allons
dailleurs nous en éloigner un peu, cest devenu un peu «
tout pareil ». Même mentalité, même dentifrice, de
Séville à Vilnius. Avant ce nétait pas comme cela.
Avant la Communauté. Au début, quand tu voyageais, tout était
différent. Rien que daller en Belgique, et tout était
différent. Maintenat, tout en vraiment pareil, même dentifrice
et même mentalité, de Paris à Palerme. Quelle tristesse.
Ca casse un peu la magie du voyage !
F: On peut aller plus loin. A la fin, il ne reste que la musique. (Rires)